14.9.08

Commando

Agnessa regarda sur sa droite. Une petite fille était nichée dans les bras de sa mère. Elle paraissait sur le point de s’endormir. Elle la fixa quelques secondes puis détourna la tête et regarda droit devant elle, les yeux dans le vague.

Elle se sentait en sécurité drapée dans sa burka noire dans laquelle elle n’était pas franchement à l’aise. C’est vrai c’était la toute première fois qu’elle en portait une et elle dût admettre que ce n’était vraiment pas pratique. Elle avait eu du mal à rejoindre les sièges qui se trouvaient tout à l’arrière du théâtre et avait failli trébucher plusieurs fois.

Elle sentait le poids de la bombe sur sa poitrine et son ventre. Le détonateur dans sa main. Elle avait un peu peur de bouger. Elle respirait lentement. Elle voyait Ruslan sur la scène prendre des ordres de son chef. De là où elle était, elle ne pouvait rien entendre. Il tourna les yeux vers elle. Agnessa lui sourit mais il ne pouvait rien voir. Sous son habit encombrant, on ne devinait qu’à peine ses yeux.

Agnessa avait été contactée quelques semaines auparavant. Elle avait, dans le passé, caché quelques combattants tchétchènes chez elle, les avait soustraits aux yeux des militaires russes. Ruslan lui avait demandé de faire partie de son commando. Elle avait dit oui sans vraiment réfléchir. Les autres lui faisaient désormais confiance. En même temps, ils n’avaient pas le choix car il restait maintenant peu de personnes susceptibles de les aider.

Depuis que la vie avait plus ou moins repris son cours dans la capitale, plus personne ne voulait entendre parler d’indépendance. Les habitants avaient payer un lourd tribut à ce combat et ils étaient las de cette guerre, ils préféraient rester passifs. Ils ne voulaient plus la violence, la douleur. Ils voulaient seulement la vie normale. Avec ceux qui restaient de leurs familles déchirées.

Agnessa, elle, n’avait plus de famille. De toute façon, elle n’avait déjà plus de famille avant la guerre. Sa famille à elle, c’était Ruslan. Alors quand il lui avait parlé de ce projet fou, elle n’avait pas hésité à le suivre. Pas par idéologie, non. Par amour. Parce qu’elle n’avait pas le choix. Si elle refusait, elle le perdait de toute façon. Alors elle avait dit oui. Simplement. Elle ne se faisait pas d’illusion, elle savait comment tout ça allait se terminer. Elle préférait être avec lui, c’est tout.

Il était un peu plus de dix heures du soir. Le théâtre était maintenant plongé dans une semi-obscurité. Le silence était entrecoupé de chuchotements, de pleurs étouffés. Une litanie incessante s’égrenait sur les lèvres de la vieille femme à sa gauche. Elle priait. Tous ces gens autour d’elle avaient peur mais elle voulait leur dire qu’il ne fallait pas. Qu’ils ne leur feraient aucun mal.

Elle ferma les yeux. Elle se voyait de retour à Grozny. Elle y avait un magasin. Une petite épicerie de rien du tout. Elle travaillait mais gagnait à peine de quoi vivre. Elle aimait quand même bien s’occuper de sa petite boutique. Elle n’avait parlé à personne de ses projets. C’était la consigne. Elle avait juste baissé le rideau de fer lundi soir. La clé se trouvait toujours dans sa poche d’ailleurs. Ruslan était venu la chercher avec plusieurs autres personnes qu’elle ne connaissait pas. Ils avaient tous l’air très jeune, comme elle.

Le voyage avait été long et silencieux. Très tôt, ils avaient changé de véhicule. Le petit groupe s’était séparé dans plusieurs voitures en formant des couples, plus sûrs de passer les checkpoints de l’armée russe. Cela représentait pas mal de véhicules et même si c’était de vieilles Jigouli toutes déglinguées, elle se demandait où ses compagnons les avaient trouvées.Peut-être les avaient-ils tout simplement volées.

Le voyage avait duré une semaine, un mois, elle ne savait plus très bien. Tout ce qu’elle savait c’est que Ruslan était là, à côté d’elle et c’est tout ce qui comptait. Elle aurait aimé lui dire de tout laisser tomber, de s’enfuir avec elle dans cette vieille carcasse de voiture. Ce courage-là, elle ne l’avait pas eu mais peut-être que quand tout serait fini, ils pourraient se retrouver et partir loin de tout ça. Du haut de ses 18 ans, elle voulait croire que c’était possible. Y croire encore un peu.

Les négociations avaient commencé. Cela faisait déjà un petit moment. Le chef du commando avait déjà libéré quelques personnes au compte-gouttes en échange de nourriture et d’eau. Comme cette petite fille avec sa maman. La vieille dame qui priait à côté d’elle allait devoir attendre son tour. Elle pleurait en silence, les yeux fermés.

Dans l’obscurité du théâtre, elle ne pouvait plus voir Ruslan. Il surveillait les otages qui descendaient dans la fosse de l’orchestre. Les gens qui avaient besoin de soulager un besoin naturel. C’était plutôt ingrat comme rôle et bien loin de la glorieuse mission qu’il lui avait décrite lors de leur trajet en voiture. C’était somme toute nécessaire mais elle était sûre que Ruslan n’aimait pas ça. Il ne voulait certainement pas traiter les gens comme ça. Comme des animaux. Ce n’était pas bien.

Elle aussi, d’ailleurs, elle devait aller aux toilettes. Elle n’avait rien manger ni rien bu de la journée mais cela n’avait pas suffit. Son corps continuait à fonctionner malgré la situation. Malgré sa volonté. Malgré les ordres qui étaient très clairs: ne pas bouger d’un pouce. Elle ne savait pas quoi faire.

Agnessa était éreintée mais elle n’osait pas s’endormir. Elle luttait contre le sommeil. Mais c’était plus fort qu’elle, juste fermer ses yeux une seconde, pas plus. Juste une seconde. Ses yeux se fermaient tous seuls. Ils ne lui obéissaient plus. Elle sentit une vague l’envahir comme un engourdissement. Elle regarda autour d’elle et dans la pénombre, vit que les gens ne bougeaient plus. Elle remarqua alors le silence. Elle se sentait nauséeuse mais elle avait du mal à bouger. Son corps ne réagissait plus. Fermer les yeux juste une seconde et tout irait mieux. Elle se laissa sombrer.

Du fond de son brouillard, elle entendit des pas. Elle sentit du froid sur sa nuque, entendit un déclic et peu après, un bruit assourdissant. Puis, plus rien. Un blanc laiteux l’enveloppait. Elle s’y abandonna, sereine… Elle sentait une main serrer la sienne. Ruslan…

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